Vive l'impôt

 

Vive l’impôt !

 

   En 1965, naissait Valérie Trierweiler ; Jacques Monod, François Jacob et André Lwoff recevaient le prix Nobel de biologie ; le Français remplaçait le latin à la messe ; la France pratiquait la politique de la chaise vide à Bruxelles pour s’opposer à l’évolution fédéraliste de l’Europe ; Malraux était en visite officielle dans la Chine de Mao ; le Général De Gaulle inaugurait le tunnel du Mont-Blanc et était mis en ballottage par Mitterrand et Lecanuet ; Mireille Matthieu gagnait contre Georgette Lemaire dans un radio-crochet de télé dimanche… Mais surtout, était publié un livre d’un certain Jean Rivoli (Pseudo de hauts fonctionnaires du Ministère des finances) : “Vive L’impôt”. Travail pédagogique sur le bien-fondé démocratique de l’impôt, mais aussi critique sur les défaillances du système, ironique sur “l’éternelle réforme fiscale”, enfin prospectif, en consacrant un chapitre à “l’impôt dans le V° Plan”.

   Ces hauts fonctionnaires pensaient manifestement nécessaire de combattre, par la pédagogie, la tendance récurrente à l’anti-impôt d’une partie importante de la population. Tendance qui peut prendre les formes politiques frontales, comme le poujadisme, ou les formes sournoises de l’évasion fiscale et délinquantes de la fraude fiscale ; la différence entre ces deux dernières formes étant pour le moins ténue. Bref, l’objectif était de faire prendre conscience  que l’impôt démocratique ne doit pas être confondu avec le racket des taxes seigneuriales, ecclésiastiques ou royales, mais qu’il est l’un des piliers de toute démocratie dans le souci de l’intérêt général. Que, non seulement l’impôt n’appauvrit pas ceux qui le payent, mais permet à tous d’améliorer les conditions d’existence dans les domaines essentiels, faute de quoi des besoins fondamentaux se trouveraient réservés à une infime minorité de privilégiés.

   A ce sujet, le vocabulaire est éloquent. Taxer, y compris dans langue jeune aujourd’hui, c’est demander à l’autre de “donner”, en laissant entendre implicitement qu’un refus lui ferait courir un risque (le racket). Imposer implique nécessairement une contrainte non discutée et même non discutable. En démocratie, on parle de “contributions” (1) et l’on énonce la finalité(2). Ceux qui prélèvent et contrôlent la perception de l’impôt ne sont plus des Fermiers généraux ni même des Inspecteurs des impôts mais des Inspecteurs des contributions, directes ou indirectes, comme on les nommait encore en 1965.

 

   Il a coulé beaucoup d’eau sous les ponts depuis, et de l’eau de plus en plus trouble. Il n’est pas sans portée que l’on soit revenu à la terminologie ancienne de taxes, que l’on n’ait cessé depuis des décennies de multiplier les exonérations et autres niches fiscales. Pas sans effets non plus que ceux qu’on présente comme ayant le plus de mérite, et donc en exemple, sont ceux qui ont réussi à gagner le plus d’argent et qui sont suffisamment futés pour ne pas payer d’impôts ou en payer le moins possible, voire s’expatrier.

   On est très loin des principes démocratiques, et, au contraire, face à un néo-féodalisme où une caste de privilégiés se considère, par nature, dispensée de “contribuer en raison de leurs facultés” aux dépenses d’intérêt général. Cela s’aggrave, bien sûr, quand des représentants du peuple, ici et là et même là-haut, plus ou moins en lien de dépendance avec cette oligarchie financière, sont pris la main dans le sac.  Et alors, les termes détournement de fonds publics, emplois fictifs, clientélisme, blanchiment dans des paradis fiscaux… deviennent le quotidien des informations. Quand il s’agit d’un ministre du Budget, on se pince pour être sûr de n’être pas revenu à l’Ancien Régime.

    On peut aussi penser que les auteurs de la Déclaration des Droits de l’Homme et ceux du Préambule de la Constitution ne pouvaient soupçonner qu’un représentant du Peuple, Ministre des Finances de la République fût celui qui lança le mot d’ordre de la Jacquerie anti-impôts en disant comprendre le ras-le-bol fiscal des Français, lors d’une intervention radiodiffusée. Les communicateurs qui lui ont conseillé cet “élément” de langage, comme l’on dit aujourd’hui, doivent être satisfaits, l’expression a été immédiatement reprise au bond et fait ressurgir ce poujadisme anti-impôt que “Jean Rivoli”, dans des temps bien lointains, tentait d’éradiquer.

   L’injustice et l’évasion fiscales sont telles que, bien sûr, le contribuable d’en bas se voit sévèrement “taxé” par les augmentations qu’il découvre dans les différentes feuilles, qui justement arrivent par courrier au même moment. Même le plus convaincu de la nécessité de la contribution fiscale dans l’intérêt général a du mal à retenir sa colère.

   Par ailleurs, les petits curés médiatiques du libéralisme ne cessent d’évoquer la gravité pathologique des déficits publics, sans expliquer bien sûr de quoi vraiment l’on parle et prônent la diminution massive et rapide des fonctionnaires. Ah ! encore un mot qui fait mouche dans la tradition française. Ils se gardent bien de dire qu’il s’agit des personnels de l’enseignement, de la recherche, de la santé publique, de la Justice, des services de sécurité intérieure et extérieure, de l’aide sociale etc, dont tout le monde est témoin et victime, au contraire, de leur insuffisance numérique et de leur manque de moyens.

   Tant qu’à trouver une formule exprimant sa compréhension de la souffrance des “gens d’en bas”, c’est à cela qu’aurait dû faire allusion un Ministre des Finances de la République. Puis, annoncer, à l’échelon national, une réforme courageuse qui établisse une véritable équité fiscale prévoyant, entre autres, une lutte sans merci contre l’évasion et la fraude, et, au niveau européen, dire sa détermination à faire cesser la concurrence fiscale et sociale.

   Naguère, on disait de certaines formules de Le Pen, à propos du chômage, qu’elles réveillaient des instincts  xénophobes pour détourner des vraies causes et des vrais problèmes. Réveiller les instincts anti-impôt et anti-fonctionnaires, dans le même objectif, ne vaut guère mieux. Il va bien falloir admettre, enfin, qu’il est fondamentalement impossible d’adhérer aux principes ultralibéraux de la compétition sauvage, en particulier au sein de l’Europe, et prétendre maintenir un système de protection sociale efficace, mais même de faire croire que les services publics puissent continuer à remplir correctement leurs missions. Impossible aussi de continuer à entretenir cette illusion sans risquer des désordres immaîtrisables, dont il peut sortir le pire.

   Ce dont souffre le Peuple, de gauche ou non, ce n’est pas des impôts, mais de l’injustice fiscale, qui n’est qu’un aspect de l’injustice sociale ou, comme l’on disait dans les milieux ouvriers du XIX° siècle, de l’indécence sociale. C’est à ce niveau que doivent renaître un discours et une action véritablement et profondément alternatifs ; ce qui n’a rien à voir avec l’alternance des bonnets blancs et blancs bonnets, ni avec l’agitation au mieux stérile, au pire dangereuse, de faux bonnets rouges.

JC Coiffet

18 nov 2013

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(1) Art XIII de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : “Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable. Elle doit être également répartie entre tous les Citoyens, en raison de leurs facultés.”

(2) Extraits du préambule de la Constitution :“La Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement.

  Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs.

Rédigé par JC Coiffet