Les bonnets rouges

 

Gwen ha Du et Torreben

   La Bretagne se soulève. Du moins est-ce l’impression que donnent les images et les propos retransmis lors des manifestations, ou peut-être faut-il dire émeutes. Deux grands symboles ont été mis en avant : le Gwenn ha Du, drapeau breton connu de tous, et le Bonnet Rouge, évoquant un événement historique, sans doute ignoré des non-Bretons, qui eut lieu sous le règne de Louis XIV, en 1675. On entendit d’ailleurs quelques manifestants crier Torreben, c’est-à-dire casse lui la tête. La tête à qui ? A l’époque c’était le cri de guerre et la menace des paysans en révolte contre les villes qui refuseraient d’appliquer les revendications, recueillies dans des sortes de codes régissant entre autres, les rapports entre les paysans, d’un côté et les Seigneurs et Bourgeois, de l’autre.

   Deux symboles forts donc qui sont censés manifester à la fois l’identité bretonne et la résistance vis-à-vis du pouvoir central, et pour certains, la volonté d’autonomie, voire d’indépendance de la Bretagne. Comme souvent, les symboles et le recours à l’histoire sont utilisés sans être trop regardant sur leurs origines et leur sens premier.

 

Attention aux symboles

   Tout d’abord, le Gwenn ha Du.

Il fut conçu  en 1923 par un certain Morvan Marchal, à l’imitation du drapeau américain. Personnage pour le moins discutable. D’abord monarchiste traditionaliste, puis nationaliste breton de tendance fédéraliste, directeur un temps de la revue Breiz Atao (la Bretagne toujours). Il se tourne ensuite vers le néo druidisme. Enfin, pro-Nazi et antisémite, il sera jugé et condamné à la Libération pour appartenance au Rassemblement National Populaire. Bref, pas grand-chose à voir avec les marins de l’île de Sein, les premiers à rejoindre le Général De Gaulle, le Rennais Charles Tillon et les nombreux maquis de Bretagne.

   Mais, pas grand-chose à voir, non plus, avec les Bonnets Rouges.

  Après une période de croissance économique dans la première moitié du XVII° siècle, qui contraste avec la crise qui sévit dans le reste du Royaume, la Bretagne entre, elle aussi en crise, vers les années 60. En prime, une avalanche d'impôts (12 en 10 ans) s'abat sur cette région qui jusqu'alors bénéficiait de certains privilèges, en particulier la gabelle n'y était pas prélevée. Un nouvel impôt et une réforme firent déborder le vase : le Papier timbré et le monopole du tabac. Aussi, après Rennes, de nombreuses villes se révoltèrent à partir d'avril 1675.

  Mais, en juillet, une autre révolte, très violente, se déclencha dans la région de Châteaulin et fit rapidement tâche d'huile dans une zone correspondant grossièrement au Sud Finistère. Révolte paysanne cette fois qui s’attaque avant tout aux seigneurs locaux ainsi qu’à l’Eglise et aux bourgeois des grandes villes, qui surexploitent et volent les paysans. Ce qui ressemble, au début, à une traditionnelle jacquerie, se transforme en véritable lutte de classes révolutionnaire, c'est la fameuse révolte des Bonnets rouges . Dans différentes communes, les paysans élisent des “députés” et définissent par écrit (en Français) des règles sociales particulièrement “révolutionnaires” pour l’époque. Non seulement, ils ne s’attaquent pas directement au Pouvoir central, mais ils en appellent au Roi pour les protéger des Puissances locales. Bien sûr, la réponse fut la répression et le retour à l’ordre.

   Circonscrite géographiquement, clairement identifiée socialement, préocupée de justice sociale, de réformes de la société et s'attaquant aux classes dominantes locales, il est difficile de voir cette révolte comme un symbole de l'identé bretonne, voire du nationalisme breton. Elle préfigure plutôt la Révolution de 89 et l'abolition des privilèges, d'ailleurs cette partie de la Bretagne se rangea majoritairement du côté des bleus. Elle préfigure même les luttes de classes ouvrières du XIX° et début du XX° siècle. On peut évoquer la grande et exemplaire grève des ouvrières des conserveries de Douarnenez en 1924. C'est aussi là que le PC s'implanta le mieux en Bretagne. Celui-ci,  d’ailleurs, organisa une commémoration de la révolte des Bonnets Rouges en 1975, à Carhaix.

Pour plus d'information sur cette période historique voir le site: http://www.canal-u.tv/video/universite_rennes_2_crea_cim/bonnets_rouges_une_revolte_rurale_en_bretagne_1675.3641

 

Attention aux effets pervers

   Qu’aujourd’hui ces deux symboles soient réunis et surtout que la révolte actuelle se veuille avant tout bretonne n’est pas anodin et doit être pris au sérieux. La crise économique, directement liée à la victoire du néolibéralisme en Europe et en France, a dévasté de nombreuses régions depuis des décennies, et déclenché des révoltes, souvent violentes aussi. Mais, jamais, quelle que soit la solidarité d’une partie de la population de ces régions avec les ouvriers en colère, jamais donc cela ne prit un caractère identitaire de cette nature.

 Le développement spectaculaire de la Bretagne depuis la Libération est indiscutablement la marque de la capacité de ses populations à fournir l’effort quantitatif et qualitatif nécessaire. Mais, il est aussi la manifestation, comme dans d’autres régions, éloignées du cœur économique de l’Europe, de la politique nationalement planifiée d’aménagement du territoire, que justement l’ultralibéralisme européen déconstruit systématiquement.

   Comme dans les autres pays européens, le Gouvernement, n’ayant plus la souveraineté économique, est donc réduit à des réformettes aussi inefficaces qu’impopulaires. La réaction des Bretons est d’autant plus violente et détournée vers un aspect identitaire que la crise qu’ils subissent, comme n’importe où en France et en Europe, les prend à contre-pied.

   L’activité dominante, l’agroalimentaire, est largement tournée vers l’exportation européenne. Plus généralement, cette presqu’île dépend dans toutes ses activités du coût du transport, et donc subit de plein fouet la concurrence de pays aux coûts infiniment moins élevés. Or, à l’exception des Côtes d’Armor, c’est en Bretagne, ainsi que dans les Pays de Loire, à l’exception de la Sarthe, que l’on observe les très rares départements qui votèrent “oui” en 2005. Aux dernières élections, tous les départements bretons, y compris le Morbihan traditionnellement à droite, votèrent pour François Hollande.

   Avoir le sentiment de s’être trompé ou d’avoir été trompé, est toujours insupportable. Il faut un coupable, un bouc émissaire en quelque sorte. C’est l’Etat central (Paris !!) et les impôts, bien sûr. Et qu’est-ce qui peut regrouper toutes les catégories, éventuellement aux intérêts opposés, contre ce bouc émissaire ? L’identité régionale, nationale diront les plus identitaires, voire ethnique –l’âme celte-.

   Cependant, ce sentiment ne peut naître par génération spontanée. Le sentiment d’être un peuple ne date pas d’hier en Bretagne. Plus récemment et plus en rapport avec les événements actuels, il faudrait, revenir aux années 70 et au regain de la “bretonnité”, et surtout à son “gauchissement”. La nouvelle génération d’intellectuels reproche alors aux parents de s’être trop facilement “francisés”, et se sent investie du devoir de mémoire et de renaissance de la spécificité bretonne. La décentralisation, la concurrence libérale entre régions et le désengagement de l’Etat, ne feront que renforcer ce renouveau identitaire.

A qui profite cette confusion des genres ?

  Il ne s’agit pas de perdre son temps à polémiquer sur le bien-fondé d’une identité bretonne qui transcenderait les classes sociales et se distinguerait nettement de l’identité française. Ce qui se joue là, de manière exemplaire, existe déjà dans d’autres pays européens : l’illusion de la capacité de régions à pouvoir se passer de l’Etat national pour se positionner directement dans la concurrence européenne et mondiale.

   Mais c’est aussi le risque de  l’éclatement ethnique, dont on voit partout les dégâts. Non seulement la France n’est pas immunisée contre ce risque, mais il y est plus menaçant. Pays d’immigration depuis ses origines, elle est le creuset d’un multiculturalisme continuellement renouvelé. Ce creuset fut enrichissant parce que pacifié par la référence à la Nation, au sens de la Révolution française. Oublier ce petit détail c’est se préparer des lendemains qui déchantent. Les responsables, et aussi les bénéficiaires, de la crise de ces trente dernières années, ne sont ni l’Etat ni les impôts ni la Sécurité Sociale, mais les puissances financières mondialisées, qui ne peuvent que se réjouir de l’effacement de la solidarité nationale et de l’éclatement concurrentiel “tribal” sur le marché du travail. Quant aux risques de violences communautaires, c’est bien le cadet de leurs soucis.

  Le moyen d’éviter ce risque n’est certainement pas de stigmatiser ceux qui, dans la déglingue de notre société européenne, se raccrochent à un sentiment de solidarité communautaire. C’est avoir le courage de nommer clairement l’ennemi commun et y résister ensemble. Mais c’est aussi avoir la lucidité des priorités dans l’intérêt de tous. Et puisque cette écotaxe mal ficelée fut ici le détonateur, il convient de marteler ce que personne ne semble vouloir entendre : la priorité des priorités est sans doute la lutte contre les risques écologiques. Donc la remise en cause radicale des orientations idéologiques dominantes, ainsi que du mode de développement actuel, ce qui implique inévitablement de profondes, voire douloureuses, mutations de notre mode de vie.

  D’accord, mais justement, m’objectera-t-on, c’est un problème universel qui ne peut être résolu au niveau des Etats. Les droits de l’homme aussi étaient considérés comme universels ; il a bien fallu qu’un Etat fasse le premier pas, et l’on est encore loin du dernier pas dans le monde. Mais surtout, l’impuissance de l’ONU nous le montre tous les jours, il ne peut y avoir d’autorité universelle, seulement une autorité internationale, c’est-à-dire des accords entre Etats, qui n’abandonnent pas leur souveraineté, mais les additionnent pour être efficaces et persuasifs. Comment appelait-on cela, déjà, à l’époque de la guerre contre la nouvelle Europe fasciste ? Des Alliés.

    Encore ne faudrait-il pas que les Etats soient monopolisés par ceux qui, consciemment ou innocemment (bêtement donc), se mettent au service des puissances d’argent. Que l’on ne confonde pas, non plus, les lois humaines et les lois du marché. Ça, comme à l’époque des Alliés, c’est le rôle des Résistants ; sans le Conseil National de la Résistance, non seulement les grandes réformes sociales n’auraient pas vu le jour, mais la France aurait été sous tutelle américaine.

  Vivent les Bonnets Rouges, s’ils donnent l’exemple pour se recouvrir du bonnet phrygien.

JC Coiffet

5 nov 2013

Rédigé par JC Coiffet