Un monde en expansion ou en explosion. Aspects démographiques de la crise contemporaine

 

Et un torrent d’événements s’abat sur l’humanité

------------

Notre thèse est que l’idée d’un marché s’ajustant lui-même était purement utopique. Une telle institution ne pouvait exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l’homme et sans transformer son milieu en désert. Inévitablement, la société prit des mesures pour se protéger, mais toutes ces mesures, quelles qu’elles fussent, compromirent l’autorégulation du marché, désorganisèrent la vie industrielle, et exposèrent la société à d’autres dangers. (…) Comme si les forces de changement avaient été contenues pendant un siècle, un torrent d’événements s’abat sur l’humanité.

Voilà ce que l’on peut lire dans “La grande transformation”de Karl Polanyi, paru en 1944. Près de soixante-dix après, on pourrait faire le même constat clinique, avec une quantité et variété accrues de symptômes et un élargissement spatial du désordre au niveau planétaire. Les efforts d’après-guerre pour se débarrasser de cette dangereuse utopie et réorienter la société dans des voies humainement raisonnables, ont, dans un premier temps, été dévoyés par une autre utopie, celle de la croissance infinie de la consommation, puis, comme un coup de grâce, anéantis par le retour vengeur et brutal de cette même utopie du marché autorégulateur, depuis trente ans. Et “un torrent d’événements” s’abat de nouveau sur l’humanité.

Certes, il ne manque pas de penseurs et chercheurs pour révéler et analyser ces événements et alerter sur l’extrême gravité des conséquences présentes et futures pour l’humanité. Mais, comme le fut, en son temps, Polanyi, ils sont largement marginalisés, voire effacés, par la pensée médiatico-académique dominante. D’autre part, souvent cantonnés, par souci de rigueur scientifique, dans leur domaine de compétence, leurs travaux mettent en évidence une constellation de “crises” -financière, économique, environnementale, sociétale, sanitaire, politique, religieuse…- Ce qui ne permet que difficilement de faire la synthèse et de mettre en évidence, le lien qui unit tous ces aspects.

Je ne vais pas me lancer dans cette synthèse, même si, comme Polanyi l’énonçait déjà clairement en 1944, je pense que le moteur central de ce désordre est cette fameuse utopie du marché autorégulateur, surtout quand elle prétend s’appliquer à un marché mondialisé. Cependant, il faudrait élargir cette étude critique à la fois au plan des idées et au plan chronologique. On ne saurait réduire la crise actuelle à ses aspects purement financiers ou même économiques des quatre ou cinq dernières années. On ne peut pas non plus se contenter d’un débat contradictoire sur libéralisme  et antilibéralisme, ni même entre capitalisme et anticapitalisme. Pour aller vite, on peut considérer qu’il faut remonter à ce qui fonde la pensée occidentale moderne, depuis la Renaissance : l’affirmation de la totale indépendance de l’homme vis-à-vis de la nature et de la maîtrise illimitée sur celle-ci par la raison, ou plus précisément la rationalité scientifique et technique et, aujourd’hui comptable.

Là non plus, les réflexions ne manquent pas sur le post-humanisme ou la post-modernité, sur la critique des dérives et dangers d’un emballement de la techno-science. Mais, il  faudrait tout d’abord rappeler ce qu’on nomme modernité, phénomène complexe aux définitions diverses et souvent paradoxales (1) et aux effets non moins paradoxaux, voire catastrophiques. Entreprise dans laquelle je n’aurai pas l’imprudence de me lancer.

Mais je voudrais extraire de cette complexité deux phénomènes étroitement liés, qui sont contemporains et en rapport étroit avec l’Humanisme moderne : d’une part, la découverte du Nouveau Monde, autrement dit le point de départ de la mondialisation et, d’autre part, l’explosion démographique des trois derniers siècles. Certes, ils ont été abondamment étudiés, mais rarement, voire jamais, analysés en profondeur dans leurs effets sur les sociétés, non seulement en termes quantitatifs mais aussi et surtout en termes de restructuration géopolitique, ethnoculturelle, psychosociale, idéologique etc. Et surtout, je vais tenter de montrer en quoi ce que l’on vit aujourd’hui et l’avenir de notre monde sont directement les conséquences de ces deux phénomènes.

 

----------------

 

(1) Lire, entre autres, le livre de Domenico Losurdo “Contre-histoire du libéralisme”. Sa thèse, alimentée par des  preuves factuelles et des citations particulièrement éclairantes, est que l’esprit libéral, en particulier anglo-saxon, non seulement s’accommode de la servitude du monde du travail (esclavage, servage et salariat sans limites), mais que cette servitude est une manifestation de la liberté civile de tout propriétaire, qu’aucune autorité politique ou religieuse ne doit entraver.

 

[Ceux qui aimeraient connaître les sources des données statistiques de long terme utilisées dans le texte ci-joint peuvent aller sur le site Persée.

Rédigé par JC COIFFET