Appel à la résistance des clercs

 

Un dé à coudre à la mer

 

Cette fois, il n’y a plus d’ambiguïté, le Président Hollande, les membres du gouvernement et la majorité des députés socialistes ont définitivement abandonné toute référence au socialisme démocratique et même à certains principes de la gauche républicaine. Comme le notait un responsable du PS dans un débat télévisé, le « virage actuel » doit être comparé à ce qui se fit au SPD allemand en 1959 au Congrès de Bad Godesberg (voir la note 13 de mon article sur l’ordolibéralisme). L’Etat abandonne toute intention de réguler le marché, et le pouvoir en place confie les clefs de la société française aux grandes entreprises mondialisées qui seraient seules aptes à gérer efficacement l’économie et à recréer des emplois (!!!).

On ne va pas, pour la nième fois, rappeler qu’il n’est pas question de remettre en cause les vertus du marché, mais qu’il convient de n’en pas oublier ses risques et donc sa nécessaire régulation. Qu’il n’est évidemment pas question de nationaliser les boulangeries ni de transformer les quelques agriculteurs qui restent en kolkhoziens, mais que les secteurs-clés de l’économie, à l’échelon national, et mieux à l’échelon européen, doivent être soucieux de l’intérêt général et doivent donc, au minimum être contrôlés, voire tutellés, par des organismes publics. Enfin, doit-on aussi rappeler que ce qui est dénommé charges sociales sont des cotisations, autrement dit des prélèvements à la source sur le salaire, afin de mutualiser les “risques sociaux” (Santé, vieillesse, famille, chômage). Qu’il faille en redéfinir l’assiette est une évidence, compte tenu de l’évolution de la production, mais les supprimer purement et simplement est revenir 70 ans en arrière ou se mettre au niveau des pays, émergents ou pas, sans protection sociale, ou même se mettre au diapason des E U où cette protection n’est réservée qu’aux plus hauts revenus, ou soumise aux risques boursiers propres au système des fonds de pensions et des assurances privées..

Tout cela, et bien d’autres choses encore, a été écrit par des économistes, atterrés ou pas, des sociologues, des juristes, des essayistes, des ethno démographes…Nous avons tous en tête, selon nos centres d’intérêt et nos sensibilités, des noms, des titres d’ouvrages ou d’articles. Leurs fortes personnalités et leur souci d’être intellectuellement rigoureux, les font souvent s’affronter dans des querelles, non vaines certes, mais déplacées historiquement. Devant l’unisson médiatico-politique, il est urgent de former un front uni d’intellectuels qui s’accordent au moins sur quelques grands principes, qu’on appellera faute de mieux, socio-républicains, et surtout qui ont en commun de s’opposer radicalement au matraquage actuel des politiques aux ordres et des experts à gages, selon la formule de Lordon.

Justement, Frédéric Lordon explique que ce ne sont pas les intellectuels ou les experts indépendants et hétérodoxes qui feront changer les choses, mais les mouvements sociaux. Peut-être, mais dans l’état de décomposition structurelle du monde du travail, et les clivages artificiels savamment fabriqués par ce même pouvoir politico-médiatique autour de problèmes de société traités à l’emporte-pièce, afin de démasquer les vilains réactionnaires, on ne voit pas bien comment naîtrait un mouvement social qui ne soit autre chose qu’une succession de rebellions ponctuelles plus ou moins contradictoires et manipulées.

Il est à la mode d’évoquer les années trente face à la montée de l’extrême droite. Comparaison n’est pas raison. Beaucoup, malgré tout, s’accordent à relever les profondes différences à la fois du contexte et des forces en présence. Surtout, ce n’est pas l’extrême droite qui est une menace pour les salariés, les systèmes de protection sociale ni, non plus, pour l’environnement, mais justement la collusion de fait, et maintenant de principes, des partis de gouvernement. Ils continuent à jouer, pour la galerie, l’alternance électorale, mais devant un électorat de moins en moins dupe, qui les lâche par l’abstention ou le vote d’extrême droite, il leur est aisé de passer de la collusion à la coalition. En France, on osera même présenter cela comme un front républicain contre les extrêmes.

Moi non plus je ne suis pas dupe. Je ne suis lu que par quelques 150 à 200 personnes. Même pas une goutte d’eau dans l’océan informatique. Et de plus, beaucoup, sans doute, émettent des réserves sur ce que j’ai pu écrire jusque-là. Pourtant, je lance malgré tout un dé à coudre à la mer. Que, d’une manière ou d’une autre, nous soyons nombreux à demander à ces intellectuels mis sur la touche, de former équipe, comme le firent certains dans les années trente contre le fascisme européen, pour venir sur le terrain combattre le néolibéralisme consensuel qui, de manière plus sournoise mais très efficace, menace aussi les fondements sociaux et éthiques de nos sociétés démocratiques.   

Je n’ai pas la solution pour que cet appel se diffuse le plus largement et, surtout arrive aux oreilles de ceux qui ne souhaitent certainement pas que s’écrive une fois encore “La trahison des clercs”. Toutes les suggestions sont les bienvenues et seront répercutées. Il serait intéressant de voir le listing que chacun ferait des intellectuels qu’il aimerait voir réagir et mettre leurs querelles en veille pour s’unir dans le même combat.

 

“Quand les blés sont sous la grêle

Fou qui fait le délicat

Fou qui songe à ses querelles,

Au cœur du commun combat”

Louis Aragon : “La Rose et le Réséda”

 

 

(En annexe, on peut lire mon article intitulé Economisme. Ecrit, il y a quelques années, il est, malheureusement toujours d’actualité.)