Démocratie à l'européenne

 

Démocratie à l’Européenne

 

Qu’est-ce qui distingue les dictatures des démocraties ? Dans les dictatures, il y a un Parti unique qui recueille 99% des suffrages. Dans les démocraties, en Europe par exemple, il y a deux partis, que rien ne distingue politiquement, qui ont la majorité absolue des députés en obtenant moins d’un quart des inscrits, chacun alternativement ou ensemble, selon les nécessités de la conjoncture. Il est cocasse, à ce propos, que les mêmes « experts », qui se lamentaient naguère que la France n’arrivât pas à mettre en place une vraie bipolarité, comme dans les autres démocraties européennes, dénoncent aujourd’hui la bipolarité droite-gauche française et vantent les mérites d’une certaine proportionnalité qui oblige à des gouvernements de coalition, comme, bien sûr, en Allemagne, entre autres. Comme le ridicule ne tue pas, ils continueront à dire tout et son contraire, pour, chaque fois, pointer la “désastreuse” spécificité française. Les dernières élections au Parlement européen leur ont donné l’occasion de se surpasser. Difficile d’entendre autant d’âneries dans les interprétations, et aussi peu d’informations rigoureuses sur les résultats, ceci expliquant, ou permettant, cela.

 

Pour sortir de ces interprétations à l’emporte-pièce encore faut-il s’appuyer sur les chiffres pertinents, tant au niveau français qu’au niveau européen. Alors, on peut remettre de l’ordre dans les informations. Celles-ci souvent volontairement confuses ou obscures, pas par incompétence ou maladresse mais pour que ce qu’on appelle abusivement l’Europe puisse continuer à imposer ce que Jürgen Habermas, cité dans mon dernier édito, dénonçait être “les idées allemandes visant à surmonter les crises, des idées ordolibérales” et à fonctionner de manière aussi opaque, sous la férule de quelques technocrates idéologues et la pression d’une marée de lobbyistes. Alors que les députés de Strasbourg soient représentatifs ou pas …

 

(L’analyse qui suit se fonde sur des données qu’il est possible de consulter dans le document en lien.)

En France donc. La honte, dit-on sur tous les tons, devrait tous nous saisir d’être le seul pays à avoir en tête un parti d’extrême droite qui recueille 1/4 des suffrages alors que le parti au pouvoir se retrouve en troisième place avec seulement 14% des suffrages.

Le compte n’y est pas et le vrai problème n’est pas la prétendue victoire du FN. Comme d’habitude, les commentaires se fondent sur les % de suffrages exprimés, négligeant, le phénomène le plus important : les abstentions + les nuls et blancs. Pour faire des comparaisons plausibles et juger réellement du poids des candidats, il convient, évidemment, de donner les chiffres par rapport aux inscrits (voir le tableau dans le document joint).

Dans ces conditions on obtient :

-Un taux de participation de  40,72% (et non 43,5%, qui ne tient pas compte des blancs et des nuls), guère mieux qu’en 2009 (38,88%).

-10,12% pour le Front national, contre 14% aux Présidentielles, ce qui signifie qu’une partie de son électorat s’est abstenue. On retrouve le taux structurel du FN depuis 1988 (voir tableau)

-Une diminution de 20% de l’UMP et de 11% du PS.

Si l’on admet, comme le rêvent nombre de commentateurs, qu’il est souhaitable et possible de trouver un consensus pour former une coalition entre les Sociaux-démocrates, la droite libérale et le centre : celle-ci cumulerait 40 députés européens (54%) en représentant 18,2% des électeurs inscrits.

La vraie leçon à tirer est à chercher chez les abstentionnistes. Il faut être d’une incroyable mauvaise foi pour ne pas reconnaître que l’écrasante majorité des abstentionnistes, à plus forte raison les votes blancs, manifeste une catégorique désapprobation de « l’Europe », du moins dans sa forme institutionnelle actuelle et face à la politique qu’elle impose aux différents peuples. Si l’on admet qu’il y a un taux structurel d’environ 20% d’abstentions mais qu’on y ajoute les voix du FN et du Front de Gauche et divers gauche : la contestation à l’égard de cette Europe atteint 54 % (où l’on retrouve le % de non au référendum sur le projet constitutionnel).

Bref, cette élection ne fait que confirmer le hiatus entre le peuple et les élus, constaté désormais à chaque élection.

Est-ce une exception française ?

Au niveau européen, les deux partis qui se partagent le pouvoir avec 54% des députés, le PPE et S&D ne recueillent que 23% des inscrits (voir tableau). Dans certains pays, cela atteint la caricature :

-En Slovaquie, ces deux partis obtiennent 10 députés sur 13 (77%) en recueillant 10% des inscrits

-En Tchéquie : 11 députés (52%) pour 10% des inscrits

-En Pologne : 30 députés (59%) pour 13% des inscrits

 

[Petit calcul au passage : Si l’on admet que les inscrits représentent environ 75% de la population totale dans tous les pays :

-La Slovaquie, avec 5,4 millions d’hab, a 4 millions d’inscrits. 13% de suffrages exprimés correspond à 520 000. Elle fournit 13 députés, qui donc chacun représente 40000 électeurs inscrits.

        -En France, les mêmes calculs donnent 216 000 inscrits par député

Ainsi les 10 députés PPE-S&D slovaques représentent 400 000 inscrits, alors que, entre autres, les 4 députés GUE /NGL français représentent 864 000 inscrits.]

 

Malgré tout cela, l’Europe a voté. Quelle Europe ? Pas celle des Peuples en tout cas, compte tenu des taux d’abstentions, mais aussi de la part croissante des élus “eurosceptiques”. Y compris dans l’Allemagne, centre dominant, pourtant, de ce nouvel Empire européen et où l’Impératrice Angela ne recueille que 17,8% des inscrits. Cinquante-sept ans après le traité de Rome et vingt-deux ans après le traité de Maastricht le sentiment d’appartenance à une même communauté politique et culturelle est de plus en plus faible. Sentiment doublé d’une défiance croissante vis-à-vis des dirigeants aussi bien européens que nationaux.

Par ailleurs, il n’échappe à personne qu’il n’y a pas une, mais deux Europes. Si l’on se réfère à quelques indicateurs économiques, sociaux et culturels on peut considérer grossièrement qu’il y a, d’une part, l’Europe de l’Ouest et du Nord, et, d’autre part, celle de l’Est et Sud.

•PIB par personnes employées :

-Le 1° groupe (1) a une moyenne, en 2012, d’environ 50000 $ PPA : de L’Allemagne (44000$) à l’Irlande (62500$), la France (52500$)

-Le 2° groupe (2) a environ une moyenne de 27000$ , de la Slovénie (37000) à la Roumanie (11584)

(Source : Banque mondiale, ouvrir le thème “travail et protection sociale”, chercher le sous-thème “PIB par personnes employées”, puis cliquer sur tous les pays de l’UE pour faire apparaître les courbes)

 

(1)Irlande, Belgique, France, Suède, Luxembourg, Finlande, Royaume-Uni, Autriche, Danemark, Pays-Bas, Estonie(exception), Italie, Espagne, Allemagne.

(2)Slovénie, Slovaquie, Lettonie, Malte, Grèce, Portugal, Lituanie, Pologne Chypre, Rép Tchèque, Croatie, Hongrie, Bulgarie, Roumanie.

 

• Taux de dépenses de protection sociale (%du PIB) :

       Moyenne européenne : 29,4%

-10 pays sont à la moyenne et au-dessus : de la France à 33% à Chypre (29,8%)

-4 pays sont proches de la moyenne : du R U (29,2%) au Portugal (26,9)

-13 pays sont nettement au-dessous de la moyenne : de l’Espagne (25%) à la Lettonie (16,8%)

(Voir le Tableau sur Eurostat)

 

• Le taux de corruption divise l’Europe de la même manière (voir, entre autres, le site Toute l’Europe)

On pourrait aussi évoquer le niveau de représentativité des dirigeants, le poids des mouvements ouvertement racistes, voire néo-nazis, dans le 2° groupe de pays. A titre d’exemple, un Néo-nazi a été élu gouverneur d’une région en Hongrie. Mais chacun peut le constater en suivant d’un peu près les informations nous parvenant de ces pays.

Bref, ces élections ne sont qu’une mascarade. Et c’est cela qui devrait nous faire honte, et surtout nous faire réagir, pour arrêter l’engrenage funeste dans lequel les dirigeants actuels de l’Europe nous entraînent. On pourrait comparer la situation actuelle avec l’Union soviétique de Brejnev. Plus la politique menée fait de dégâts et plus les thuriféraires du système insistent pour que les principes absurdes et désastreux qui fondent cette politique soient encore davantage appliqués. Le comble est qu’ils sont capables d’énoncer que les résultats actuels justifient l’accélération de leurs fameuses « réformes de structures ». D’accord, ils sont payés pour dire ou écrire de telles énormités, mais c’est plutôt plus navrant intellectuellement et moralement que pour les apparatchiks soviétiques qui, eux, étaient en plus sous la menace de répression.

Quoi qu’il en soit, il est urgent que dans les nations les plus anciennement démocratiques, et donc, entre autres, la France, il y ait coalition entre tous ceux qui souhaitent réfléchir sur les quelques principes faisant consensus entre eux, pour changer totalement d’orientation aussi bien institutionnelle qu’idéologique. C’est d’autant plus urgent que les réformes territoriales, qui sont programmées, aboutiront à un véritable dépeçage des Etats-Nations, dont le but n’est pas seulement de mettre à bas tous les systèmes de solidarité nationale, mais de substituer la compétition identitaire entre régions au débat d’idées et aux affrontements de classes au sein des nations, et aux solidarités “inter-nationales” qui peuvent en découler. A quand les Brigades internationales contre les agressions économiques, sociales et culturelles des ordolibéraux et de leurs zélateurs à gages ?

06/2014