La grande vacance

 

 

La Grande Vacance

 

Les grandes vacances. C’est ainsi qu’on nommait les vacances d’été jadis, lorsque les vacances scolaires débutaient officiellement le 14 juillet (en fait, les travaux scolaires s’arrêtaient le 30 juin) et finissaient le 30 septembre. Je ne sais pourquoi, évoquant cette époque qui fut celle de ma scolarité, lors d’une discussion sur ce serpent de mer qu’est la continuelle réforme du temps scolaire, je me souvins d’avoir lu vers 14-15 ans un livre, aujourd’hui totalement oublié, “Les grandes vacances”de Francis Ambrière. Il s’agissait du journal tenu par l’auteur lors de sa détention en Allemagne, qui se voulait être aussi une sorte de témoignage universel sur la vie des prisonniers de la guerre 39-45. Cela lui valut le Prix Goncourt de 1946. Le mélange du caractère intime, donc spécifique, et des généralités sur la situation concentrationnaire ainsi que la présentation caricaturale des gardiens allemands aussi bornés que balourds, expliquent sans doute que cet ouvrage de circonstance tomba dans les oubliettes de l’édition.

A la même époque, je lus “Le Zéro et l’infini” d’Arthur Kœstler qui, à travers un personnage romanesque, décrivait les mécanismes du régime policier et concentrationnaire soviétique, préfigurant “L’aveu” d’Arthur London. Mais, ce n’était pas seulement un simple constat et une dénonciation du régime spécifique de l’URSS, mais aussi une réflexion sur l’évolution des sociétés modernes, mécaniques où l’individu est nié (un zéro) et impuissant face à la complexification croissante des connaissances scientifiques et techniques et à leurs conséquences économiques sociales et culturelles. Comme producteur, il est aliéné par la parcellisation du travail, privé non seulement des fruits mais de la finalité de sa participation à la production. Plus globalement, il est sacrifié au profit d’intérêts conceptuels illimités, l’Homme nouveau, qui est en fait une masse homogénéisée, formatée, en termes de race, de classe historique…

Cette déshumanisation totalitaire, à la fois fasciste et soviétique, revêtait les formes archaïques de la contrainte policière violente, mais elle utilisait déjà les instruments modernes d’aliénation : la propagande et le concept de consensus, c’est-à-dire le formatage de la masse à ce qui est présenté comme la modernité et le futur. Les individus qui résistaient étaient non seulement présentés comme ennemis du régime mais comme des attardés qui devaient reconnaître publiquement, non pas leur faute, mais leur erreur, ou étaient envoyés en camp de rééducation.

Ces régimes n’étaient pas réactionnaires, bien au contraire, ils se voulurent, et y réussirent largement, les champions du progrès scientifique et technique. Aussi, peut-on admettre comme effet de l’extraordinaire explosion du progrès technique cette négation de l’individu, et, au-delà, de l’humanité comme concept exprimant la libre responsabilité des individus et groupes humains. Progrès illimités après lesquels l’individu, même très cultivé, ne cesse de courir, en prenant constamment un retard de plus en plus démoralisant, dans tous les sens du terme. Il est, à la fois, un producteur ignorant, irresponsable de ce qu’on lui fait produire et un consommateur, obéissant aux nouvelles formes de l’aliénation propagandiste : la publicité, la communication, la mode, les médias, en particulier les chaînes (qui enchaînent) de télé, qui toutes sont fidèles au credo de Lelay(1). La monopolisation de l’information et même de la formation par la radio et la télé nous manipule y compris par le truchement d’une prétendue élite manipulée, à l’insu de son plein gré. “En nous retirant la parole, les postes de radio et de télévision nous traitent comme des enfants et des serfs”écrivait dès 1956 le philosophe Günther Anders.

Mais ce même auteur visionnaire rendait justement compte de l’écart croissant entre l’homme et le monde qu’il a produit ; cette “a-synchronisation” l’auteur la nomme “le décalage prométhéen”. Aussi prévoit-il : “qu’il n’est pas complètement impossible que nous, qui fabriquons ces produits, soyons sur le point de construire un monde au pas duquel nous serions incapables de marcher et qu’il serait absolument au-dessus de nos forces de « comprendre », un monde qui excéderait absolument notre force de compréhension, la capacité de notre imagination et de nos émotions, tout comme notre responsabilité.”(2)

Nous sommes toujours dans cette course-poursuite infernale, aggravée par ce qu’on appelle les nouvelles technologies, que nous sommes encore davantage impuissants à maîtriser et nous aliènent sous forme d’addiction. L’individu ne doit plus s’effacer devant la masse au service de la race supérieure ou du sens de l’histoire mais devant les lois (naturelles ou divines comme on veut) du marché. Une minorité, dans le monde, en tire profit. Mais, sans pour autant en tirer les ficelles, tant les mécanismes bancaires et financiers échappent à tous, y compris aux virtuoses de la spéculation. Ils ne sont et ne se sentent pas davantage responsables des effets de leurs actes que ne l’étaient les pilotes de bombardiers dans les guerres d’antant ou ne le sont les manipulateurs des drones actuels. Il y a bien des bénéficiaires, des acteurs et des victimes, mais qui sont les responsables ?

Quel sens peut avoir la démocratie dans une telle configuration ? “Il est donc explicable que la maturité politique relative des nations pendant la première moitié du vingtième siècle soit moindre que deux cents ans avant Jésus-Christ ou qu’à la fin de l’époque féodale.”(A.Kœstler “Le zéro et l’infini”).  L’auteur ajoute un peu plus loin : “Dans de telles situations, l’opposition a le choix entre deux solutions : prendre le pouvoir par un coup d’Etat, sans pouvoir compter sur l’appui des masses ; ou, dans un muet désespoir, se précipiter du haut de la balançoire –  mourir en silence-.

Il y a une troisième solution qui n’est pas moins logique : la dénégation et la suppression de ses convictions lorsqu’il n’existe aucune chance de les faire aboutir. Comme le seul critère moral que nous connaissions est celui  de l’utilité sociale, le désaveu public de ses convictions afin de rester dans les rangs du Parti est évidemment plus honorable que le donquichottisme que serait la prolongation d’une lutte sans espoir.”

 

Ces diverses observations, pas vraiment optimistes, sont étrangement, ou douloureusement comme on le sent, d’une actualité brûlante. Quel citoyen peut, aujourd’hui, maîtriser un tant soit peu la science et les techniques, en constante et rapide évolution et avoir un avis pertinent sur leurs prévisibles effets apocalyptiques, pour reprendre le vocabulaire de Günther Anders ? Il en va de même de leurs représentants politiques à tout niveau. Qui maîtrise les connaissances géopolitiques, ethnologiques, théologiques pour juger avec conscience et intervenir avec discernement dans les conflits extérieurs qui se multiplient ? Alors que la mondialisation n’autorise pourtant pas à s’en désintéresser. Même réflexion pour les problèmes économiques et financiers.

On peut constater que pour le premier point évoqué, les citoyens comme le responsable politique cumulent deux attitudes contradictoires : un discours catastrophiste et le comportement de l’autruche. Contradictoires en apparence, car elles illustrent parfaitement le zéro, individu, face à l’infini progrès des sciences et leur infinie dangerosité et qui, formaté comme consommateur continuellement obsolète, est dans l’incapacité de mettre en concordance son mode de vie avec les risques prévisibles et même prévus. Sa position immédiate dans la société lui impose de suivre le mouvement tangible des nouvelles techniques proposées, alors que les effets éventuellement catastrophiques restent à la fois abstraits et de l’ordre de l’impensable. On finit donc par ne plus y penser, d’autant que les techniques nouvelles permettent de nous dispenser d’apprendre ou de comprendre les processus scientifiques et techniques, elles le font à notre place.

 Pour ce qui est du deuxième aspect, ô combien d’actualité, il est facile de constater, à propos des nombreux conflits extérieurs, à quel point nous sommes culturellement désarmés et avons jugé et agi à tort et à travers, et continuons de le faire. Dans le plus banal des cas, les erreurs, aux conséquences graves, ont été commises par intérêts économiques immédiats ou souci de montrer ses muscles. Le pire des cas fut, et est encore, de confondre compassion et responsabilité politique : ceux qui protestent et sont victimes sont nécessairement dans le juste et dans le bien. Nous avons pourtant de nombreux exemples de cette funeste erreur. Le pire du pire étant d’importer dans nos pays ces conflits en prenant parti, en toute ignorance de la complexité de ce qui se joue dans des sociétés où les structures sociales, les règles politiques et les principes éthiques sont à mille lieues des nôtres.

Enfin, pour le dernier volet, économique et social, c’est la troisième solution évoquée par Koestler qui prévaut. Cela fait des lustres qu’à gauche et pas seulement, nombreux sont ceux qui dénoncent l’évolution imposée par l’Europe allemande, l’ordolibéralisme , selon les propos d’Habermas. Mais pour rester dans le monde médiaticopolitique il est préférable de mettre ses convictions en sourdine et éviter le “donquichottisme d’une lutte sans espoir”. Sans espoir parce ce que non reprise en charge par les masses. Où, cette fois, on revient au titre du premier ouvrage évoqué au début, mais mis au singulier : « La grande vacance ». Autrement dit le grand vide.

On peut, rapidement, jouer avec ce mot. La vacance c’est le vide, mais c’est ce qui manque, c’est aussi le temps libre, celui où l’on n’est plus contraint. Au fond, l’homme libre est celui qui n’est pas aliéné par le travail productif et peut se consacrer à l’art, la science et surtout à l’administration de la Cité. D’Aristote à Marx, en passant par Condorcet, il est conçu, en effet, que l’homme libéré du travail peut s’élever culturellement et devenir un véritable citoyen pouvant maîtriser raisonnablement son destin et celui de l’humanité, et que ce monde heureux passe par le progrès technique, qui allège l’effort humain et même le remplace. Dans de nombreux secteurs, et pas seulement le textile, « les navettes filent toutes seules » comme Aristote le rêvait et, de manière plus générale, la productivité du travail ne cesse de s’accroître et donc de libérer du temps libre. On a vu fleurir, dans le début des années 80, l’idée que nous étions au temps de la fin du travail. On a même vu un Ministre du temps libre dans le premier gouvernement de gauche en 81.

Cela paraît exotique aujourd’hui où le vrai problème est de trouver du travail et de le conserver, non de s’en libérer. La massification stérile de l’enseignement, la permanence d’un chômage de masse, la multiplication des emplois précaires et l’oisiveté souvent désespérante des retraités, considérés comme une charge… tout cela montre que la libération du travail est plutôt synonyme d’exclusion, tant notre société ne reconnaît l’individu que s’il satisfait au marché du travail ; et si possible au plus bas prix. L’idéal imbécile de cette pensée productiviste serait zéro travail à zéro €, confiant aux forces de l’ordre et aux médias le soin de gérer l’infini troupeau humain, selon la formule de Peter Sloterdijk (3)

 

Ayant débuté par une citation de Günther Anders, je finirai par une citation de celle qui l’eut comme premier mari, Hannah Arendt, qui, comme on dit à la fin d’un exposé, donne à réfléchir.

L'espoir qui inspira Marx et l'élite des divers mouvements ouvriers - le temps libre délivrant un jour les hommes de la nécessité et rendant productif l'animal laborans - repose sur l'illusion philosophique mécaniste qui assume que la force de travail, comme toute autre énergie, ne se perd jamais, de sorte que si elle n'est pas dépensée, épuisée dans les corvées de la vie, elle nourrira automatiquement des activités "plus hautes". Le modèle de cette espérance chez Marx était sans doute l'Athènes de Périclès qui, dans l'avenir, grâce à la productivité immensément accrue du travail humain, n'aurait pas besoin d'esclaves et deviendrait réalité pour tous les hommes. Cent ans après Marx, nous voyons l'erreur de ce raisonnement : les loisirs de l'animal laborans  ne sont consacrés qu'à la consommation, et plus on laisse de temps, plus ces appétits peuvent devenir exigeants, insatiables. Ces appétits peuvent devenir plus raffinés, de sorte que la consommation ne se borne plus aux nécessités mais se concentre au contraire sur le superflu; cela ne change pas le caractère de cette société, mais implique la menace qu'éventuellement aucun objet du monde ne sera à l'abri de la consommation, de l'anéantissement par la consommation.”(La condition de L’homme moderne. 1958. p 184 dans la collection Agora chez Calman-Lévy 1983

 

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(1) “Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.” (Patrick Le Lay, PDG de TF1).

 

(2)Günther Anders “L’Obsolescence de l’homme –Sur l’âme de la deuxième révolution industrielle- Edition de l’Encyclopédie des nuisances – Editions Ivrea-  (A lire de toute urgence)

(3)Peter Sloterdijk “Règles pour le parc humain.” 1999, tr. fr. Mille et une nuits, 2000