Le fond de l'hère effraie

 

Le fond de l’hère effraie (1)

 

 

1% !!! Une infime minorité de la population mondiale possède 50% de la richesse mondiale, et au sein même de cette minorité, les inégalités sont très fortes. Ainsi, une étude de l’INSEE, pour ce qui concerne la France, divise cette catégorie de 1% en trois groupes, en fonction de leurs revenus (2010) :

            les “aisés” (0,9%) : entre 85 000 et 225 000 €

            les “très aisés” (0,1%) : entre 225 000 et et 690 000€

            les “plus aisés” (0,01%) : au-dessus de 690 000€

La répartition est encore plus inégalitaire en termes de patrimoine.(2)

Et donc, il y a 99 % de pauvres hères qui se partagent, là aussi très inégalement, les autres 50% de la richesse mondiale.

Mais, restons à ce chiffre de 1%, rendu célèbre par le slogan des manifestants américains “Occupy Wall Street” : “Nous sommes les 99%”. Chiffre choc repris, depuis quelques semaines, par les médias à la suite d’une étude approfondie présentée par l’ONG Oxfam. Je ne rajouterai rien à ce que ce rapport énonce, ni aux commentaires scandalisés et inquiets qu’il suscite. Cependant, il faut bien avoir en tête les effets structurels d’un tel état de fait. Notons bêtement, entre autres, que 1% de la population mondiale cela fait 70 Millions de personnes. Dans une économie mondialisée, cela représente une demande qui oriente la production vers certains produits de luxe au détriment des produits et services de première nécessité. N’entend-on pas nos économistes libéraux déplorer que la France n’ait pas su réformer sa production vers justement ces produits de luxe pour gagner des parts de marché dans cette classe de 1%. Si l'on passe aux 10% les plus riches, on monte à 700 Millions ; marché suffisamment large pour remplir les bons de commandes des industries mondialisées. Pour les 90% restantque Dieu les protège.

L’engrenage est sans merci. La polarisation des richesses, qui ne cesse de s’accroître, se traduit par une paupérisation du plus grand nombre qui donc n’est plus une demande solvable. Ce qui fait chuter, et disparaître à terme, les activités essentielles dans tous les secteurs, y compris les services de santé, d’enseignement, de sécurité. Ces richesses échappent totalement ou presque à la contribution collective grâce  aux paradis fiscaux, mais aussi par les continuelles mesures de baisse des “charges” mensongèrement prétendues indispensables à la reprise de l’activité.  Mesures prises par des gouvernants appartenant eux-mêmes à ce 1% ou dépendant d’une manière ou d’une autre des grandes fortunes.

Par ailleurs, ces grandes fortunes se sont rendues maîtresses des grands médias, dont la fonction est de faire croire que toute vision autre des politiques ainsi menées est obsolète. Si bien qu’il n’y a pas lieu à débattre : il n’y a pas de politiques de droite ou de gauche, ni de pensée socialiste ou capitaliste ; il y a les modernes qui réforment, c’est-à-dire qui aggravent les inégalités, et les “passéistes”, c’est-à-dire ceux qui persistent à croire que les Etats doivent continuer à exister et à lutter contre les inégalités.

On est là au cœur de la crise mondiale. Le vrai pouvoir est entre les mains de cette minorité qui détient ou soumet à sa volonté, outre les gouvernants, les grands organes officiels internationaux et les instances, prétendument indépendantes, qui notent les politiques nationales. Ces notations, fondées sur des critères arbitraires, influent sur les taux d’intérêt et donc imposent l’austérité, c’est-à-dire l’appauvrissement des 99%, et l’accroissement du % des indigents.

Les différentes études qui toutes convergent vers ce constat scandaleux et catastrophique pour le plus grand nombre, ont bien été évoquées par les médias, preuve qu’il n’y a pas de censure dans nos belles démocraties, mais au même titre qu’un record sportif entaché par le dopage, et encore. Il y a peu, le dernier rapport du GIEC, particulièrement alarmant, a subi le même traitement médiatique. Et la vie continue comme si de rien n’était. On continue à disserter sur les élections américaines, sur ce qu’est la gauche et la droite, l’âge du capitaine et le sexe des anges.

Un tel fossé entre les vrais pouvoirs et les populations mais aussi l’inversion des priorités entre les questions fondamentales et les futilités sont d’une extrême gravité. Les conséquences tiennent en deux mots :  désordre et violence. Les gouvernants servent de fusibles. Il est intéressant de voir que partout où la révolte s’exprime, le mot d’ordre est “dégage”. L’impuissance et la corruption des dirigeants officiels permettent de dévaloriser le pouvoir politique des Etats, et donc  empêchent ceux-ci d’enrayer cette spirale infernale.

Puisque le changement de dirigeants, par la voix électorale ou la pression de la rue, ne change rien, parce que le vrai pouvoir est ailleurs, occulte et intouchable, alors la violence s’exprime à l’intérieur des populations sur des bases identitaires, ethniques, religieuses, que plus personne ne peut maîtriser. Une fois déclenchées, ces violences intestines sans objectifs politiques, mais seulement dans la volonté d’éliminer ou soumettre l’autre, fait revenir aux pulsions les plus barbares de part et d’autre. L’histoire, y compris récente, montre qu’aucune société n’échappe à cet engrenage fatal, et nous rappelle  que l’homme, même le plus cultivé et le plus savant, peut basculer dans la barbarie.

Et la barbarie n’est pas la sauvagerie. Il n’y a pas d’homme sauvage. Les autres animaux ont des instincts qui régulent leur comportement. C’est la culture et l’éducation qui régulent les comportements humains par le biais des règles morales et des lois. Il serait dangereux de penser que le barbare c’est l’autre et que la barbarie est un phénomène exotique dont nous serions incapables. Les mobiles, idéologiques ou religieux, ne sont que la légitimation d’une violence que tout peuple et tout individu porte en lui. Bref, le fond de l’hère effraie.

Il est donc indispensable de construire là et maintenir ici des autorités souveraines capables de réprimer les pulsions violentes individuelles et collectives, en imposant un ordre soucieux de l’intérêt général ; bref que la force de la loi s’oppose à la loi du plus fort. Plus prosaïquement, il nous appartient d’imposer à tous les organes militants la double priorité de la lutte contre les inégalités et pour des mesures écologiques radicales. Autrement dit de refuser l’austérité dans une société aussi inégalitaire, et d’imposer la solidarité et la sobriété.

On ne mobilise pas seulement en désignant contre quoi il faut lutter, mais aussi et surtout en énonçant pour quoi on lutte, c’est-à-dire construire un projet collectif. Pour que ce projet soit collectif, encore faut-il qu’il y ait un sentiment d’appartenance collective qui s’inscrit nécessairement dans un récit historique non pas identitaire au sens ethnique, mais d’adhésion à des valeurs communes souvent chèrement payées. Le combat présent se mettant donc dans le sillage de combats passés exemplaires. Récemment, Jacques Julliard, qu’il serait difficile de classer comme un révolutionnaire exalté, disait, dans une émission de France Culture, que pour lui la référence la plus significative de son engagement militant et intellectuel était la Commune de 71. Elle pourrait dans la crise présente être non pas un modèle bien sûr, les deux époques ne sont pas matériellement comparables, mais, en effet, une référence en termes d’audace des réformes proposées, du sens de la solidarité et de la responsabilité.

Raymond Aron disait que pour que se manifeste un sentiment révolutionnaire il faut à la fois une grande désespérance et une grande espérance. La première condition est largement remplie, la seconde est à construire, et nécessairement se positionnera aux antipodes du modèle actuel de la réussite sociale et financière individuelle.

A ce propos, on peut, une fois de plus, noter que des expressions jugées anodines révèlent une réalité profonde, ainsi en est-il de la formule si souvent utilisée aujourd’hui : “s’en sortir”. Autrement dit, tu es dans une catégorie défavorisée, dans une société où le chômage et la pauvreté s’accroissent, tu peux tout de même t’en sortir, si tu es plus malin que les autres. L’exemple offert n’est pas celui des grands syndicalistes et utopistes du début du capitalisme, soucieux de construire une société où personne justement ne serait mis de côté et où les talents, nécessairement divers, devraient servir à la cause commune. L’exemple, c’est le footballeur inculte et millionnaire, l’homme de spectacle s’expatriant pour ne pas contribuer aux dépenses collectives, et aussi, au quotidien dans certains quartiers, les trafiquants en BMW.

Bref s’en sortir c’est rêver faire partie des 1% par n’importe quel moyen. Certains, refusant ce matérialisme individualiste égoïste et cynique , “s’en sortent” en épousant à la va-vite une religion qui leur offre la possibilité d’exprimer leur violent rejet de cette société, dans un engagement à la fois meurtrier et sacrificiel. Il ne faut pas se laisser envahir par la peur, mais on ne mobilise pas les énergies en quête de sens par des discours sur la dette publique ou l’illusoire reprise de la croissance aux effets écologiques catastrophiques. Affaire d’éducation. L’Ecole est donc au centre de la difficile et nécessaire transformation des comportements et des mentalités. Encore faut-il qu’elle ne soit pas vidée de ses maîtres, d’un côté par les restrictions budgétaires et d’un autre, par la désaffection des diplômés vis-à-vis d’une profession méprisée et sous-rémunérée. Et que dire des programmes et des principes pédagogiques imposés. Ce sera pour une autre fois.

Au passage, il est vraisemblable qu’une part non négligeable des lecteurs de mon blog font partie des 10% les plus riches. Ça laisse rêveur…

 

(1) Jeu de mot de Gotlib dans l’un de ses “Rubriques à Brac”

(2)Voir l’étude de l’INSEE : “Les inégalités de patrimoine s’accroissent de 2004 à 2010”

7/11/2014