“L'affaire” des crèches de noël

 

Une pitoyable affaire de mangeoire

Des crèches dans des mairies et un conseil général. Manifestation culturelle et non cultuelle nous disent les élus en question. Preuve que des olibrius à la pensée politique pour le moins confuse, tel le nouveau maire de Béziers, ont du vocabulaire et qu’ils sont capables de manier des concepts avec subtilité. Cependant, il faut être d’une singulière mauvaise foi ou d’une grande inculture pour considérer que la représentation de la naissance du Christ n’est pas une manifestation religieuse propre au christianisme. Il ne faut pas confondre la crèche avec la fête de Noël d’origine païenne, le solstice d’hiver, et encore moins avec le sapin et les cadeaux donnés aux enfants.

Et puis, quand on veut jouer les savants, il faut aller jusqu’au bout. Seuls les Evangiles de Luc et Matthieu font allusion à la naissance de Jésus et de manière différente. Une crèche (mangeoire à bestiaux), mais pas de rois mages chez Luc :

Elle mit au monde son fils premier-né, elle l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux à l’hôtellerie.”

 Ce qui laisse supposer qu’on les expédia dans l’étable, d’où la présence de la vache et de l’âne. Pas “d’accouchement” ni crèche chez Matthieu, mais des rois mages au nombre non précisé.

Mais surtout, aussi bien chez Jean que chez Marc, il n’y a aucune allusion à la naissance, le Christ apparaît pour son baptême par Jean-Baptiste, qui le présente ainsi dans le prologue de l’Evangile selon Jean :

« lui qui ne fut engendré ni du sang,

ni d’un vouloir de chair,

 ni d’un vouloir d’homme,

 mais de Dieu.

Et le Verbe s’est fait chair

Et il a demeuré parmi nous,

et nous avons vu sa gloire,

gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique

Fils unique,

Plein de grâce et de vérité.

(Bible de Jérusalem. Traduction de l’édition de 1975)

Mieux en conformité, me semble-t-il, avec le mystère du Dieu, incarnant le Verbe par un fils, à la fois homme et dieu donc, engendré ou transcendé par le Saint Esprit, donc présent avant de naître. Quoi qu’il en soit, ce qui importe pour un croyant c’est l’Incarnation, et ce qui fait sens ce sont les conditions de sa mort et la Résurrection. D’ailleurs l’année de naissance de Jésus est incertaine, y compris pour l’ancien Pape Benoît XVI, entre 5 et 20 ans plus tôt ; quant au jour…

Un chrétien conséquent ne devrait donc pas davantage sacrifier à ce spectacle, plus proche de Walt Disney ou d’un Peplum que des saintes Ecritures.

 

Que ce soit une manifestation de pacotille, cela n’en fait pas moins référence à une religion bien précise. Ce que la loi de 1905 interdit au sein d’un lieu public :

  Art 28 : Il est interdit, à l'avenir, d'élever ou d'apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l'exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions.

Toute l’ambiguïté tient au terme lieu public qu’il faut entendre de manière rigoureuse. Ce que j’ai tenté de faire dans mon article “Laïcité ou barbarie” :

Tout d’abord, il faut tordre le cou à certains contresens : il n’y a pas d’individu laïque, pas plus que de société laïque. Seul l’Etat peut être ainsi qualifié. La notion de laïcité n’a de sens que s’il y a nette séparation entre la sphère sociale et la sphère politique. La sphère sociale est soumise à la force centrifuge de différenciation identitaire des groupes et même des individus (le “particulier”), source de désordre et de conflits autodestructeurs. La sphère politique est une construction intellectuelle qui lutte contre cet éclatement et ce désordre pour revenir à l’un (“l’universel”). A ce propos, il convient de bien préciser de quoi il est question. On parle souvent d’espace privé (pour la sphère sociale) et d’espace public (pour la sphère politique). Maladresse qui peut conduire à confondre sphère sociale et sphère domestique voire intime où serait cantonnée l’action privée, mais vis-à-vis de laquelle l’action politique  ne devrait pas intervenir. Il n’en est rien. A titre d’exemple, la rue, les places etc, sont des lieux publics où la société peut s’exprimer librement, dans le cadre des lois (manifestations syndicales, politiques, religieuses…), et la loi s’applique dans la famille ou l’entreprise qui sont des lieux privés.”

En l’occurrence, une mairie et un conseil général sont des lieux “politiques” où l’on devient citoyen, en y pénétrant, dans une indistinction sexuelle, sociale, religieuse et idéologique. Il en va de même pour tout établissement reconnu d’utilité publique (Ecole publique et Hôpital public entre autres) où, là encore, il ne doit y avoir aucune manifestation de ces distinctions.

 

Reste l’argument “massue” : la France est d’abord et avant tout de culture chrétienne. A une époque où les églises se vident, où le nombre d’agnostiques ou d’athées progresse et où d’autres religions, tel l’Islam, voient leurs pratiquants augmenter, cette remarque laisse rêveur. Mais elle laisse aussi rêveur si l’on s’en réfère à l’histoire. A partir de quelle date peut-on, doit-on s’arrêter, en remontant les siècles, pour prétendre qu’une seule religion résume les fondements de la société française. Il est intéressant à ce sujet de rappeler ce qu’écrivait Delumeau, à propos du christianisme dans l’histoire :

La théologie chrétienne a certes été au pouvoir et ce sont les autorités en place qui ont forgé le terme de respublica christiana pour désigner l’ensemble des territoires où l’on récitait — où l’on aurait dû réciter — le Credo ; mais :

1. Cette chrétienté a été plus une construction autoritaire et un système d’encadrement des populations qu’une adhésion consciente des masses à une foi révélée [...]

2. En tant que corps constitué, la chrétienté s’est constamment démentie elle-même, quelles qu’aient été la foi, la piété et la charité de nombreuses personnes prises en particulier

Jean DELUMEAU, “Le christianisme va-t-il mourir ?”

Paris : Hachette, 1977, pp. 40-41

D’ailleurs, lorsqu’on parle, habituellement, des fondements culturels de la France, on évoque généralement deux piliers doubles : judéo-chrétien et gréco-latin. Ce qui est un peu plus consistant et un peu plus sérieux, quoi que cela laisse de côté la forte influence germanique, entre autres par les Francs et les Wisigoths. Mais même dans ce cas, on néglige les influences liées aux “Découvertes”, à la colonisation et aux vagues migratoires.

 

Mais laissons là ces considérations théologiques, sociologiques et historiques. Les quelques zozos qui se sont mis ainsi en vedette sont loin de ces considérations et n’ont simplement eu comme objectif que de provoquer. Provoquer qui ? D’abord les défenseurs de la laïcité, en les faisant réagir, montrant ainsi l’intolérance de ceux-ci et la nécessité de changer la loi. Provocation aussi vis-à-vis des autres religions, et tout particulièrement l’Islam, en mettant en scène le mot d’ordre crié lors du dernier meeting de Marine Le Pen : “Nous sommes chez nous ! Nous sommes chez nous.

Provocation imbécile certes, mais, de plus, contre-productive à terme par rapport à son objectif. En autorisant qu’une religion puisse s’afficher dans les lieux publics, tels que je les ai définis, il ne leur sera pas possible d’empêcher d’autres religions ou associations spirituelles ou idéologiques de s’afficher dans ces mêmes lieux. On peut noter que les autres religions n’ont habilement manifesté aucune désapprobation Et compte tenu des forces numériques en présence, nos nouveaux croisés auront du mal à se sentir chez eux où que ce soit.

Bref, ce ne sont pas les grands idéaux chrétiens qui sont ainsi réaffirmés, mais le communautarisme à qui des crétins aux idées courtes ont ouvert grand les portes et déroulé le tapis rouge. Mais, peut-être peut-on regretter que les libres-penseurs, dans leur zèle laïciste, aient permis de faire la publicité de ceux qu’ils combattent et justement à propos d’affaires pour lesquelles  l’écrasante majorité des Français ne se sent pas concernée et pense qu’il n’y a pas matière à s’indigner. Comme l’enfer est pavé de bons sentiments, l’excès de zèle peut rendre inconsciemment complices de ses ennemis, ici ceux qui ne cessent de vouloir transformer la laïcité républicaine en une laïcité communautaire et “tolérante”. Protégez-moi de mes amis…

15/12/2014

Rédigé par Coiffet