Est-ce ainsi que les hommes vivent?

 

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

 

 Tout changeait de pôle et d’épaules

La pièce était-elle ou non drôle

Moi si j’y tenais mal mon rôle

C’était de n’y comprendre rien  (*)

 

 

Des millions de gens spontanément descendus dans la rue pour rendre les honneurs à ceux qui ont résisté, au péril de leur vie, à la barbarie. En se déclarant être « Charlie », ils laissaient entendre que les assassins avaient la population française comme cible. Cela rappelait l’une des dernières scènes du film Spartacus de Kubrick, où à l’appel du nom de Spartacus, tous les prisonniers se lèvent. Ce n’est pas diminuer la qualité de l’élan de solidarité des manifestants que d’émettre l’idée qu’aucun des manifestants pensait risquer sa  vie ce jour-là. Quoi qu’il en soit, ce geste marque sans doute un changement profond d’attitude vis-à-vis du danger islamiste.

Mais une fois encore, avec le temps, la réflexion doit venir éclairer l’émotion. Tout d’abord, le nombre. Impressionnant et même inédit. Reste que le nombre de ceux qui ne se sont pas déplacés est d’autant plus significatif que le consensus était très fort et exigeait donc une conviction solide pour ne pas en être. Une étude plus fine a montré que ceux qui étaient dans la rue appartenaient très majoritairement à la classe moyenne, alors que les quartiers populaires se sont peu manifestés. Enfin les manifs étaient assez peu « bigarrées » et les jeunes des quartiers ne se sont pas mêlés aux familles bien sous tous rapports.

Les réactions notées lors de la minute de silence et des discussions dans les établissements scolaires furent édifiantes. Qu’on ait pensé organiser ce type de cérémonie dans les écoles montre combien on est ignorant de la fracture sociale dans de nombreux établissements, et de manière plus large du peu d’autorité des enseignants auprès des jeunes collégiens. Faible crédibilité y compris souvent dans leur propre discipline, et donc a fortiori à propos de problèmes de société où leur parole a moins de valeur que celle des copains ou des sites internet.

Ils l’ont bien cherché ; bien sûr ça ne méritait pas la mort, mais tout de même, on ne se moque pas ainsi d’une religion  et de ceux qui y croient. Phrase terrible, mais qui est tenue ou pensée par un nombre non négligeable de gens, et pas seulement des jeunes de « quartier ». Mais aussi silence pesant sur les agressions quotidiennes dont font l’objet les Français juifs sans qu’un véritable élan de solidarité se manifeste vraiment. Et que dire des vingt Chrétiens égorgés sur une plage libyenne face à Rome, en guise de déclaration de guerre vis-à-vis des « croisés ». Il y a fort à craindre que les occasions de descendre dans la rue ne se multiplient, mais aussi que la peur finisse par nous paralyser.

Mais, si le rejet horrifié des images de violence sauvage paraît pour beaucoup comme un réflexe évident, c’est oublier que ces mêmes images peuvent au contraire exalter, en particulier les spectateurs jeunes, abreuvés de jeux et de séries ultra violents, approuvant la punition radicale contre l’ennemi : le juif mais aussi le “bourge” bien-pensant et protégé dans ses quartiers « tranquilles ». Où la fracture socio-économique se recoupe avec la rupture culturelle.

Cette fracture est d’ailleurs exploitée sans vergogne par certains intellectuels, qui n’hésitent pas à inverser les culpabilités. Selon eux, ceux qui furent assassinés ont joué imprudemment et impudemment la surenchère et portent, d’une certaine manière, une part de responsabilité dans l’agressivité des nouveaux damnés de la terre que seraient les jeunes musulmans de banlieues. Pour certains même les tueurs sont devenus des sortes de héros qui sont morts debout les armes à la main.

A vouloir ne pas mêler sa voix à ceux qui le 11 janvier sont descendus dans la rue dans une sorte d’émotion un peu trop médiatique et à émettre des réserves sur le fameux mot d’ordre « Je suis Charlie », certains s’autorisent à dire n’importe quoi. A force de vouloir mieux voir la portée de l’événement on finit par s’aveugler et prendre des assassins décervelés pour des descendants de Gavroche, vous savez, celui qui chantonnait en mourrant je suis tombé par terre c’est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c’est de la faute à Rousseau. Outre que les nouveaux djihadistes ne sont pas tous, loin s’en faut, des victimes de la “ségrégation” sociale et scolaire, on est loin de la lutte de classes et de l’autodéfense contre la violence policière en assassinant de sang-froid des enfants, des journalistes ou de paisibles consommateurs.

Contrairement à ce que certains ont cru voir dans les manifs du 11 janvier, la France est une fois de plus objet d’une guerre intestine aussi confuse que violente où le débat se mue en langage de sourds. De chaque bord on tente de trouver les causes profondes qui conduisent certains de « nos » jeunes à de tels excès. Ni les causes socio-économiques avancées par les uns ni l’endoctrinement à la sauvette à un Islam simpliste et radical évoqué par d’autres ne permettent de rendre compte de l’extrême gravité des actes commis.

On peut, par contre, émettre l’hypothèse de la nécessité pour tout adolescent d’avoir à s’intégrer à une communauté et à franchir des épreuves initiatiques qui exigent un sacrifice. Le propre d’une société sophistiquée est de présenter ce sacrifice sous une forme symbolique ou sous la forme d’une commémoration d’actes héroïques forçant le respect à l’égard des générations passées. Le fin du fin étant de désigner les héros comme combattant pour et non contre. La Marseillaise, le Chant du départ ou les commémorations devant les monuments aux morts rendent hommage à ceux qui sont morts pour la France, la République, la liberté et  appellent à en faire autant si l’occasion se présentait et à se retrouver sous le même uniforme pendant cette période cruciale justement de l’identification.. Mais l’ennemi n’est pas désigné sinon sous la dénomination de la tyrannie ou de l’oppression. 

Inutile d’insister sur la mise au rancart, depuis belle lurette, de telles identifications à la communauté des justes appelant à la lutte sacrificielle. Ce qui pour beaucoup de bisounours serait la marque de la pacification des mœurs manifeste  en fait un manque de sens à sa vie pour de nombreux jeunes. Ce à quoi l’on assiste aujourd’hui, ce n’est évidemment pas à une marée de conversions à l’Islam mais bien à l’offre d’une action sacrificielle. Que cette offre soit l’inverse de celle évoquée précédemment : nomination de l’ennemi à abattre et valorisation des régimes liberticides ne change rien au fait qu’il y a là le comblement d’un vide. Entre la vie molle et dépravée, bref efféminée, des sociétés occidentales et la virilité expiatrice du Djihad, il n’y a pas photo, ou plutôt les photos ne manquent pas pour susciter les vocations de certains et déclencher l’admiration d’autres.

Ces images insupportables d’assassinats réels font écho aux innombrables images de jeux vidéo ou de films gores où l’horreur est l’ingrédient majeur et où la vie humaine a autant d’importance que des canettes de bière qui servaient de cibles d’entraînement dans les Western de jadis. Ainsi va le monde. En quelques semaines, à l’Est comme au Sud, des villes sont en ruine et des hommes en armes sont prêts à en tuer d’autres parce qu’ils n’appartiennent pas à la même tribu ou à la même secte religieuse.

Et l’Europe riche et en paix dans tout cela ? Les milliardaires y continuent de se gaver avec un cynisme obscène pendant que les pouvoirs politiques de gauche comme de droite concoctent des lois aggravant la précarité dans une atmosphère de vrais faux débats, où les opposants présenteraient les mêmes textes à quelques détails près, les gauches frondeuses n’offrent aucune alternative cohérente et les extrêmes droites engrangent les mécontentements mâtinés de racisme et d’antisémitisme.

Quant à la planète. Les experts continuent de nous prévenir du pire, mais l’engeance humaine est trop préoccupée à s’entretuer pour se soucier des conditions qui s’imposent pour sauver ce qui peut encore être sauvé de l’humanité.

Dans un tel maelström, il est difficile de savoir ce qui est prioritaire et surtout de trouver le discours qui permette de se faire entendre avant que les armes ne se mettent à couvrir nos voix. Ce n’est pas une raison pour fermer sa gueule, encore faut-il que ce ne soit pas pour briller dans les salons ou prendre des postures devant les caméras.

(*) Louis Aragon

26/02/2015