Citoyenneté républicaine

" Comme le disait Socrate de l'immortalité de l'âme, beau risque à courir. Cette victoire sur l'homme, cette confiance en la raison exaltée par la justice et corrigée par l'expérience, c'est tout le risque républicain."

    Georges GUY-GRAND              

("Au seuil de la IVème République: réflexion

sur la mystique et l'école républicaines")  

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   Deux siècles après la Révolution, et même plus de trois siècles après le "De Cive" de Hobbes et le "Traité du gouvernement civil" de Locke, reposer, ou repenser, la notion de citoyenneté peut paraître académique. Considérée comme évidente, elle est désormais vue comme une donnée "naturelle", inscrite dans une sorte de loi de l'évolution sociale irréversible. En réalité, expression de la volonté humaine, cette notion n'est jamais acquise, assise définitivement. Elle doit être régulièrement réactivée. Chaque génération, tout en honorant ses vertus, risque d'en perdre la substance. Elle n'est pas affaire d'héritage mais d'éducation.

   Par ailleurs, généralement rattachée à l'idée démocratique, elle finit par n'être envisagée que sous son aspect strictement politique (libertés publiques et droit de vote), occultant son aspect social et symbolique (le lien social d'appartenance à une communauté). C'est particulièrement sensible aujourd'hui, où la mondialisation, l'ouverture des frontières, combinées à la dévalorisation du sentiment national, confondu avec les nationalismes xénophobes et belliqueux, conduisent à rechercher le lien social hors du champ politique : la religion, l'ethnie et tout autre forme clanique. Ainsi, voit-on, à partir d'un modèle anglo-saxon, se développer la dualité entre le citoyen-électeur d'une part, et le membre d'une communauté de l'autre. Cette schizophrénie sociale engendre la désaffection, voire le rejet du politique, jugé trop abstrait et lointain et même vu comme un obstacle à la réalisation de l'identité "naturelle" des individus ; non plus conçue comme l'engagement au milieu des autres, mais comme l'attachement à ses semblables.

   La démocratie est sans doute une condition nécessaire mais insuffisante à la pleine expression de la citoyenneté. Elle ne répond pas à la nécessité pour tous d'un rattachement à un groupe, d'une référence à une terre et d'un sens à la vie, qui fasse qu'on puisse même la sacrifier pour quelque chose qui la transcende (le sacré). La République, du moins dans la vision française, y répondait. Mais dans ce cas, le groupe n'est pas une donnée naturelle ou biologique mais une construction volontaire d'hommes libres et égaux (la fraternité) ; la terre n'est pas un terroir mais est un territoire (le droit du sol) et le sacrifice ne se fait pas à la gloire d'une figure surnaturelle, mais pour une idée, celle de l'intérêt commun, de la loi commune, de la "respublica";

"Un Français doit vivre pour elle ;

Pour elle, un Français doit mourir"

disait le chant révolutionnaire.

   Le rejet du nationalisme guerrier a justement conduit à dénoncer ces aspects-là de la citoyenneté républicaine, vus comme manifestations archaïques, et a circonscrit la pratique citoyenne à la stricte rationalité politique et juridique. Pourtant, reconnaître le caractère incontournable d'un lien social à la fois charnel et symbolique et rappeler la spécificité du lien républicain, qui le rend seul compatible avec la démocratie, est sans doute ce qui permettrait d'enrayer le retour aux vrais archaïsmes claniques, racistes et intégristes et de faire que la démocratie soit autre chose qu'une façade juridique.

 

I - La pleine citoyenneté

 

A- Une identité librement délimitée…

   Il serait sans doute intéressant de réfléchir sur l'universalisme de la citoyenneté, parfois symbolisé par la formule "citoyen du monde". Mais, outre que cela nous entraînerait dans un développement difficile et long, on peut admettre sans polémique que dans l'état actuel de la société mondiale cela n'a aucune pertinence opérationnelle. Etre citoyen, c'est donc être d'une certaine nationalité. Aussi bien, l'accession à la citoyenneté est-elle liée au droit dit de la nationalité.

   Par ailleurs, on peut rappeler que la première manifestation de la citoyenneté moderne fut le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, c'est-à-dire à se constituer en Nation. Entité politique née de la volonté humaine, qui fait échapper à la race et à la religion, donc qui légitime le pouvoir du peuple face aux castes privilégiées (les familles princières européennes d'ancien régime), aux Eglises (l'ultramontanisme catholique) et au Capital (la prétendue mondialisation actuelle).

   Etre citoyen français, par exemple, n'est donc pas appartenir à une communauté prétendument naturelle (la race ou l'ethnie), une communauté religieuse ou idéologique, mais s'affirmer libre et responsable à l'intérieur d'un territoire national, le fameux droit du sol. A ce propos, il est sans doute indispensable de rappeler cette évidence que le droit du sol n'a de sens que si justement celui-ci est nettement délimité (les frontières). Ce qui n'interdit pas de militer pour l'élargissement de ce sol "citoyen" au niveau européen et même mondial, mais en attendant… la frontière nationale reste la garantie pour ceux qui la franchissent afin de se réfugier dans une terre d'asile, c'est-à-dire citoyenne justement.

   Les conditions juridiques de la nationalisation et donc de l'accession à la citoyenneté française entière, ainsi que les règles d'accueil des étrangers (droit d'asile ou de séjour), ne peuvent nous laisser indifférents et doivent faire l'objet de débats ouverts, sans qu'il soit pour autant toujours possible d'arriver à une position commune sur les éléments pratiques.

   Cependant, il doit être possible d'affirmer notre attachement unanime au principe du droit du sol comme base de toute législation en ce domaine. Et davantage encore, d'inscrire ce principe dans une pratique : considérer tout étranger comme citoyen, au sens universel du terme cette fois, quelle que soit sa situation administrative. C'est-à-dire permettre à toute personne sur le sol national de jouir des mêmes droits que tout citoyen français, en dehors des droits strictement politiques. Autrement dit, comme il y a une présomption d'innocence avant toute décision finale de justice, tout étranger doit être considéré, dans les mêmes conditions, comme présumé en règle et bénéficier des mêmes droits professionnels, civils et sociaux.

   La reconnaissance de cette citoyenneté "civile" (à distinguer de la citoyenneté politique) impose, en contrepartie, le respect des lois et des règles sociales du pays d'accueil par les intéressés. Ainsi, aucun étranger ne doit être victime d'une quelconque discrimination au niveau professionnel, du logement, de la santé, de l'éducation etc…, mais nul ne saurait se prévaloir d'une quelconque spécificité culturelle pour imposer à sa famille et à son environnement des règles contraires aux lois et aux mœurs françaises.

 

 

B- … et indépendante

  Là encore, il est indispensable de rappeler certains principes, naguère évidents et aujourd'hui jugés dépassés voire réactionnaires. Entre autres, voir dans l'indépendance nationale un relent de nationalisme chauvin et protectionniste serait un contresens suicidaire pour la citoyenneté. Il n'y a pas d'expression citoyenne capable de décider librement du destin d'un peuple sans une totale indépendance de celui-ci vis-à-vis de toute puissance extérieure, étatique, idéologique, religieuse ou économique.

   Loin d'être dépassé, ce principe est particulièrement d'actualité face à la montée de certains intégrismes (l'Islam par ex), au retour de l'ultramontanisme papal mais aussi et surtout à la globalisation financière et la mondialisation économique. Se plier aux fameux impératifs extérieurs ou aux marchés financiers, c'est nécessairement paralyser, aliéner la volonté citoyenne. Le danger est d'autant plus grand que le Pouvoir en cause n'est pas identifiable et que cette soumission est présentée comme une fatalité liée à l'évolution technique et économique, donc comme le prix à payer au "progrès".

  Le sort de l'homme n'est plus ici dans la main de Dieu mais dans celle, "invisible", du marché, et le citoyen redevient un paroissien qui oscille entre l'adoration (les "miracles" de la technique) et la crainte (de la "colère" des marchés), tout en obéissant aux injonctions d'un clergé technocratique international, qu'il ne désigne ni ne contrôle -du FMI et Banque Mondiale à la Commission de Bruxelles, en passant par les Banques centrales autonomes-.

   Ce qui vaut vis-à-vis de "l'extérieur" vaut évidemment dans la pratique de la citoyenneté nationale. Tout citoyen et toute institution citoyenne doivent nécessairement être indépendants de tout pouvoir, politique, religieux, idéologique ou financier. Cette vigilance est particulièrement sensible pour les associations qui naviguent toujours entre Charybde (la connivence avec les pouvoirs locaux ou des formations politiques) et Scylla (le "sponsoring" privé).

  Par ailleurs, les chemins de l'indépendance sont largement minés aujourd'hui par l'armée de la pensée libérale. Le seul pouvoir dont il faudrait se rendre indépendant serait le pouvoir politique, la désétatisation ou la privatisation apparaissant comme la garantie de cette indépendance. Poussée à terme, une telle attitude comporte deux dangers pour la démocratie et donc la citoyenneté. D'une part, le retour d'un nouveau pouvoir de castes - la Banque aux banquiers, la santé publique aux médecins, la justice aux juges etc…- rapidement tutélées par les bailleurs de fonds dont elles ne pourront se passer. D'autre part, la privatisation des services d'intérêt général les ferait passer des règles publiques de fonctionnement et de contrôle aux règles privées de la "libre" entreprise, c'est-à-dire du droit absolu, sans contrôle, du propriétaire, le citoyen n'étant plus alors qu'un client ou un plaideur dont le seul pouvoir serait de protéger ses intérêts particuliers selon sa plus ou moins grande solvabilité.

 

II - La République laïque, une et indivisible ?

 

A- La laïcité, condition d'une citoyenneté ouverte.

   Il ne saurait être question de préciser ici cette notion dans nos sociétés contemporaines. Cela devra faire l'objet d'une réflexion particulière approfondie, d'autant plus indispensable que nous sommes le seul pays européen à lui donner une telle importance de principe et que pour beaucoup, même en France, cela apparaît comme dépassé.

   Nous nous contenterons de réaffirmer non seulement son actualité, eu égard à la recrudescence de l'intolérance religieuse, mais aussi à l'indissociabilité universelle de la citoyenneté et de la laïcité. Il ne peut y avoir de citoyenneté libre et ouverte sans le rejet dans le domaine privé, voire intime, de toute croyance religieuse ou philosophique. Tout individu est libre de se soumettre à des impératifs religieux ou philosophiques, mais une communauté de citoyens ne peut obéir qu'au libre-arbitre de tous.

   Cette dernière formule peut paraître emphatique et désuète. Cependant, elle est la condition pour que la démocratie ne soit pas seulement un cadre juridique régissant les pouvoirs publics, mais véritablement un type de société, voire de civilisation, c'est ce qu'en France recouvre le terme de République.

   Aussi, ne faut-il pas voir seulement dans la laïcité une simple attitude passive de tolérance, mais un principe actif qui place la volonté consciente et responsable à l'origine du destin humain. Redonner vie au militantisme laïque sous cette optique, ce serait non seulement rompre avec l'image du "laïcard bouffeur de curé", mais surtout, donner des instruments pour faire face aux tentations, de certains jeunes entre autres en mal de sens et d'engagement "spirituel", vis-à-vis des intégrismes ou de toute forme de spiritualité irrationnelle.

   Montrer la laïcité comme une exigence, un combat qui donne sens, est plus mobilisateur que l'anticléricalisme, anachronique dans l'état actuel de la pratique religieuse catholique. C'est au fond donner à la démocratie sa dimension "spirituelle" justement. L'absence ou la faiblesse de cette dimension risque à tout moment de favoriser les intégrismes et les totalitarismes qui se présentent pour combler ce vide. L'attraction pour les idéologies totalitaires de tout bord naguère coûta cher aux démocraties européennes, qui n'étaient vues que sous le jour de régimes mous à la morale incertaine.

 

B- Citoyenneté et pluralité

  Si l'on adhère à ce qui a été dit à propos de la nationalité et de la laïcité, une communauté citoyenne est par définition plurielle à la fois au niveau ethnique, religieux et philosophique. Difficulté évidente qui fragilise le lien démocratique, mais aussi oblige  continuellement à en rappeler le principe: la volonté consciente et rationnelle de vivre ensemble, indépendamment de toute référence prétendument biologique et de toute soumission à une transcendance surnaturelle.

   Le risque républicain, pour reprendre la formule de Guy-Grand, est ici dans le combat contre une double tentation: l'affirmation d'une "souche" nationale d'une part, et la revendication de la spécificité, voire l'autonomie, des nationaux "d'origine" (extérieure). Il n'y a pas de Français de souche "gauloise" ni des Français d'origine slave, africaine ou musulmane. A ce propos, il faut insister sur l'aberration de parler d'origine religieuse, comme si l'adhésion à une croyance était dans des gènes originels: un converti n'est pas d'origine musulmane ou presbytérienne pas plus qu'un athée est d'origine catholique sous prétexte que ses ancêtres allaient à la messe tous les dimanches. Un citoyen n'obéit pas à ses gènes et la genèse (l'origine) d'un peuple citoyen n'est ni dans la terre ni dans le ciel, mais dans son histoire, retraçant ses combats pour l'indépendance nationale et la prise en charge par tous du destin commun. Autrement dit un citoyen s'abreuve à des sources diverses et mouvantes, mais ne s'alimente pas d'une seule nourriture fût-elle céleste, il foule librement le sol national, mais ne s'enracine pas dans un sous-sol mythique.

   Au fond les totalitarismes et le communautarisme procèdent de la même idéologie: la nécessaire homogénéité raciale, religieuse ou philosophique d'une communauté humaine cohérente. Il n'y avait plus de citoyens dans l'Allemagne nazie, mais y a-t-il encore des citoyens libres et égaux aux Etats-Unis, quand, malgré les lois nationales de non discrimination, des zones urbaines entières sont interdites de fait à tout "étranger" à la communauté "particulière" qui se les est "appropriées"?

   On peut très bien comprendre que les idéologies conservatrices et réactionnaires découvrent avec délice les vertus du droit à la différence (communautaire) en ce qu'il met en avant des revendications et des conflits historiquement stériles, qui donc occultent les véritables "fractures" et détournent des luttes sociales. Manœuvre habile qui maintient l'ordre établi sur les privilèges de la naissance et de l'argent.

Cette mystification doit d'autant plus être dénoncée que certains démocrates généreux pensent laver la prétendue culpabilité de l'homme blanc, "naturellement" raciste, en évoquant et valorisant l'origine africaine, par exemple, pour ne plus signaler la noirceur de la peau ou en préférant le qualificatif musulman à celui d'arabe. Or, justement  la couleur de l'épiderme ou l'origine géographique n'interdisent en rien d'être un citoyen français, alors que la redécouverte artificielle d'une culture dite ancestrale ou d'une religion dite d'origine risque souvent de s'opposer aux valeurs républicaines et de remettre en cause la cohésion sociale.

 

   Il apparaît donc que l'exercice de la citoyenneté n'est pas "naturel", qu’elle comporte des risques et parfois implique la douleur. On ne peut se satisfaire de slogans incantatoires ou de dogmes admis une fois pour toutes. Pour autant, réaffirmer certains principes n'est pas la marque d'un conservatisme qui refuserait de prendre en compte les changements historiques. Au contraire, la citoyenneté républicaine, où le libre exercice de la raison est seul à la source du destin humain, est l'affirmation de la volonté de maîtriser et finaliser les fameuses mutations, en dehors de toute soumission à des lois non humaines, fussent celles du marché ou du progrès technique. C'est le refus de la fatalité par l'affirmation qu'il y a des réponses toujours à inventer aux problèmes nouveaux ou prétendus tels. Réponses non divines ni techniques mais politiques.

  Nul besoin donc d'actualiser ces principes puisqu'ils sont justement l'affirmation de la libre-pensée, jamais achevée ou figée et donc toujours novatrice. Cette pensée en action toujours insatisfaite, soucieuse de justice et de dignité humaine, c'est peut-être justement ce qu'on peut appeler l'engagement civique, dont on peut tenter d'en voir les modalités pratiques ici et maintenant.

 

Jean-Claude COIFFET

Septembre 1997